Reductio ad Pugnam Meam

Vous connaissez peut-être la reductio ad Hitlerum. Dans le monde des bibliothèques, lorsqu’on soulève le fait que le job d’une bibliothécaire est aussi d’avoir un regard critique sur les collections et de s’assurer de la qualité des références acquises, notamment pour les sujets scientifiques ou médicaux, il y a toujours quelqu’un pour prétendre qu’il s’agit de censure, avec comme punchline le fait qu’on ne peut pas refuser d’avoir Mein Kampf dans une collection.

Bien sûr qu’on peut.

Mein Kampf est un manifeste politique d’un personnage historiquement notable. A ce titre, c’est une source primaire importante pour l’histoire et la science politique. Quand on acquiert Mein Kampf, c’est pour étudier ce livre et son auteur, et pas pour étudier l’Allemagne ou les juifs. Ce n’est pas une source secondaire, c’est un sujet d’étude. Il a donc bien évidemment sa place dans une bibliothèque de recherche, sous la classification appropriée.

De même, si votre bibliothèque publique (sans doute pas de quartier) a une riche section dédiée aux manifestes politiques, on peut envisager qu’il y trouve sa place. De mon côté, je m’abstiendrais, mais suivant la politique de développement de la collection, c’est quelque chose que je peux entendre. En revanche, si une bibliothécaire le met dans n’importe quelle collection générale par « neutralité », elle fait un bien mauvais travail. Cet ouvrage n’a pas sa place partout, malgré son importance historique.

Les ouvrages que l’on acquiert habituellement sur des sujets scientifiques (j’y inclus les sciences sociales, politiques, et humanités) sont des sources secondaires. Il est nécessaire de s’assurer de la crédibilité de leurs auteurs et de l’appartenance des thèses qui y sont défendues au champ du débat scientifique. Ce n’est pas de la censure, c’est une exigence de fiabilité. Nous sommes là pour mettre à disposition de l’information, et pas de la désinformation (dont les pseudosciences font partie).

Pour revenir à Mein Kampf et conclure, je suis d’avis qu’une édition critique aurait sa place dans beaucoup plus de bibliothèques. Un exemple existe en allemand, mais l’équivalent français, annoncé depuis 2015 par Fayard, est sans cesse repoussé. C’est regrettable.


Billet court, pour changer. Féminin neutre, comme d’habitude.

Je vous recommande au passage la lecture extrêmement intéressante sur Wikipedia de l’histoire de l’édition française de ce livre, voulue à la fois par Maurras et la LICA (ancêtre de la LICRA).

Illustration: Livre du jour dans l’Observateur du Peuple (Völkischer Beobachter) du 31 janvier 1933. Photographie publiée sous license CC BY-SA par Yelkrokoyade sur Wiki Commons.

Un commentaire

  1. Ceci me rappelle que le CDI de mon lycée avait Le Manifeste du Parti Communiste, mais pas Mein Kampf. Les deux ne sont bien entendu pas comparables, sauf dans l’esprit de certains anticommunistes primaires, mais je me pose quand même la question de la pertinence d’avoir ce livre dans un CDI de lycée…

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