Pseudosciences : et si les bibliothécaires balayaient devant leur porte ?

Transmettre l’information scientifique et médicale au public est difficile. Malgré le développement de la méthode scientifique et les efforts des vulgarisatrices, des croyances ont persisté à travers les siècles sur des sujets apparemment aberrants : terre plate, rebouteux, etc. Sur Youtube, Twitter et autres réseaux sociaux, on trouve à la fois des partisanes des pseudosciences, des conspirationnistes, mais aussi des rationalistes, des débunkeuses, vulgarisatrices et autres zététiciennes.

Je ne me revendique d’aucune de ces chapelles (je n’en ai d’ailleurs pas les compétences), mais j’ai trop souvent entendu les bibliothécaires se présenter comme le rempart aux fake news et les tenantes d’une information fiable, sans que cela soit suivi d’actes autres que quelques formations peu convaincantes. J’aimerais donc qu’enfin nous prenions le parti de soutenir les sciences, ou du moins de faire notre part contre les pseudosciences.

Le devoir de proposer une information fiable fait partie de notre éthique

Il faut tout d’abord réaliser qu’en accueillant des ouvrages relevant des pseudosciences dans nos collections, nous les légitimons. Les bibliothécaires ne sont pas de simples relais ou hébergeurs : leur institution valide intrinsèquement les contenus qu’elle accueille et leur accorde une valeur qu’ils ne méritent pas toujours.

Les bibliothécaires ont, selon moi, le devoir d’offrir à leurs usagères une information fiable. Cela implique un regard critique sur ce qui relève de la science ou des pseudosciences, en particulier dans le domaine médical. Ce devoir de fiabilité apparaît explicitement dans le code de déontologie du bibliothécaire de l’Association des Bibliothécaires de France :

Le bibliothécaire favorise la réflexion de chacun par la constitution de collections répondant à des critères d’objectivité, d’impartialité, de pluralité d’opinion. Dans ce sens, il s’engage dans ses fonctions à :

  • […]
  • Assurer la fiabilité des informations, œuvrer à leur mise à jour permanente et à leur conformité à l’état présent des connaissances scientifiques ;
  • […]

Ce n’est pas le cas dans le code d’éthique de BIS, ni dans la révision proposée par Bibliosuisse en ce moment, ou même dans le code éthique de l’IFLA. Dans d’autres cas (Québec, USA), ce point est interprétable implicitement ou en creux, mais jamais aussi clairement que dans celui de l’ABF. À mon avis, l’importance de la fiabilité des informations dans les rayons non-fiction devrait être un objectif clairement inscrit dans ces codes.

Tous nos codes éthiques relèvent en revanche l’obligation de neutralité des bibliothécaires et l’importance de lutter contre la censure. Cette position est évidemment essentielle et d’actualité. Il ne faut toutefois pas qu’elle soit surinterprétée par les professionnelles de manière relativiste. La neutralité et la lutte contre la censure concernent la liberté d’opinion, et pas les faits établis.

Refuser d’accueillir des ouvrages pseudoscientifiques est-il une forme de censure ?

Pour les sujets scientifiques et factuels, tous les contenus n’ont pas la même valeur. Les pseudosciences ne sont pas des opinions dignes de respect, mais des affirmations contredites par la recherche. Ne pas proposer des ouvrages pseudoscientifiques dans nos collections ne correspond pas à une forme de censure d’une opinion qui déplaît (ou pas) aux bibliothécaires, mais bien à notre devoir d’objectivité et de fiabilité de l’information.

Les divers points de vue d’un débat scientifique ont leur place dans les bibliothèques, mais les thèses représentées doivent se baser sur des recherches et pas sur du charlatanisme ou autres messianismes. Nos bibliothèques n’ont pas à favoriser la diffusion de contenus pseudoscientifiques. Au contraire, nous devrions souligner leur manque de valeur scientifique jusqu’à preuve du contraire.

De même, quand le consensus scientifique est établi (je pense notamment au changement climatique), l’exigence de neutralité n’implique pas de mettre les élucubrations de quelques contradicteurs souvent non-spécialistes au même niveau que les recherches documentées d’un nombre massif de chercheurs réunis au sein d’organisations internationales, par exemple. Ce serait faire une fausse équivalence entre le vrai et le faux pour un équilibre qui n’a pas lieu d’être. Laissons cela aux télévisions en mal d’audience et autres feuilles de chou populistes.

Science ou pseudoscience, quelques exemples

Quand des articles scientifiques entachés d’erreurs ou de fraude sont rétractés, ce n’est pas de la censure mais le résultat d’un processus scientifique visant à garantir la fiabilité des publications. De même, les ouvrages de pseudomédecine sur l’homéopathie et autres pratiques qui n’ont pas démontré scientifiquement leurs promesses ne devraient plus avoir leur place dans nos collections.

Je prends ici l’exemple de l’homéopathie parce qu’en deux siècles, son efficacité n’a pas pu être prouvée – et au contraire a été écartée dans de multiples recherches. Son principe même, quand on l’explique de manière honnête à une personne raisonnable, est aberrant. Pourtant, cette pseudomédecine poursuit son chemin et trouve encore sa place dans le coeur de nombreuses bibliothécaires et les rayons de nos institutions.

Au moins celle-ci n’a pas autant d’effets nocifs sur la santé individuelle ou publique que d’autres pratiques ou positions. La biodynamie est dans le même cas : peu importe que des hurluberlus enterrent un crâne de vache au coin de leur champ pour le dynamiser un soir de pleine lune, le pire apport de cette pseudoscience tient dans l’existence de labels qui tendent à faire croire que sa production est plus « naturelle » ou respectueuse de l’environnement que les autres.

A l’inverse, le mouvement antivax, par exemple, déforme, amplifie ou invente des recherches scientifiques de manière irrationnelle, et cause des ravages. Parmi eux, on compte le retour massif de la rougeole, qui n’est pas une maladie mineure, ou la mise en danger mortel des personnes immunocompromises (cancéreuses, greffées, sidéennes et autres malchanceuses à la loterie génétique).

Ce mouvement, dont la bonne foi pouvait être crédible à une certaine époque, s’inscrit aujourd’hui dans la lignée des conspirationnismes divers. Nous ne pouvons pas être les complices de ces mensonges et manipulations en mettant à disposition la dernière publication colorée à la mode d’une star qui sort de son domaine d’expertise parce que c’est ce que veulent les lectrices.

La bibliothécaire est une pigeonne comme une autre

Pouvons-nous décider par nous-même ce qui peut ou pas entrer dans nos collections ? D’un côté, il le faut, et de l’autre, nous n’en avons pas les compétences. Les bibliothécaires sont des techniciennes, dont certaines seulement ont un bagage scientifique, souvent insuffisant. Comment donc identifier le consensus scientifique, quand il existe ?

Après ce billet, vous serez déçues d’apprendre que je n’ai pas de bonnes réponses à apporter à cette question. Je suis moi-même incompétent et influençable. Autant dans certains cas, une simple recherche sur Wikipédia suffit à identifier l’existence ou pas d’un consensus, autant la situation est plus difficile quand le problème est moins visible et référencé.

Les médias établis eux-mêmes ont leurs chouchous qui nous trompent. Je pense à Idriss Aberkane, mythomane diplômé en lettres, prophète autoproclamé des neurosciences avec la complicité initiale du Monde ; à Laurent Alexandre, urologue millionnaire starifié devenu « spécialiste de l’intelligence artificielle et du transhumanisme », accessoirement eugéniste, invité sur tous les plateaux télé et de multiples journaux ; à notre star nationale, Jean-Dominique Michel, socio-anthropologue « spécialiste mondial de la santé », dont les diplômes et l’expérience académique sont douteux et les expertises télévisuelles encore plus. Et évoquons tant que nous y sommes le cas Raoult, dont les conflits d’intérêt et le narcissisme font actuellement beaucoup de dégâts, alors que la communication scientifique a besoin de clarté en cette période de crise.

Nous sommes exposés à ces sources, et nous devons donc nous informer plus. Faute de pouvoir comprendre et juger les études elles-mêmes, nous devons identifier des vulgarisateurs fiables et nous informer sur les débats en cours ; ne pas nous contenter d’acquérir les livres à succès parce qu’ils sont populaires, mais poser un regard critique sur leurs auteurs, sur leur parcours au-delà de la célébrité, et sur ce qu’ils promeuvent.

L’ensemble des codes de déontologie mentionnés plus haut soulignent l’importance pour les bibliothécaires d’apprendre et de se former. Peut-être est-ce le moment pour nous d’acquérir de meilleures notions de base en sciences, qu’elles soient médicales, humaines, ou autres, mais aussi de développer un regard critique que nous prétendons et croyons souvent déjà avoir. Je m’inclus évidemment dans celles et ceux qui ont encore beaucoup à apprendre et à revoir dans leurs convictions.


Ce sujet vous intéresse ? Sur Twitter, suivez :

  • Martin Clavey (journaliste scientifique)
  • Florian Gouthière (journaliste scientifique)
  • Sebastian Dieguez (chercheur en neurosciences, Université de Fribourg)
  • Jérémy Descoux (médecin, ancien président du collectif #FakeMed)
  • Le Réveilleur pour les enjeux touchant au changement climatique et à l’énergie nucléaire (que je présente ici car le nucléaire est justement un sujet sur lequel je suis mal à l’aise et sur lequel je dois me remettre en question)

Je n’en parle pas plus haut mais l’Histoire fait partie des sciences malmenées : en France, les visages populaires de la vulgarisation incluent Stéphane Bern, Lorànt Deutsch et Franck Ferrand, dont les productions orientées « roman national » horrifient régulièrement les historiennes académiques, dont ils ne sont évidemment pas issus.

Comme d’habitude, ce billet est écrit au féminin neutre, que je trouve plus agréable à lire et écrire que les points médians. Mon billet précédent a été retweeté par certains avec un titre masculinisé, ce qui m’a quelque peu surpris. Tant pis.

Un commentaire

  1. J’aimerais bien mettre un commentaire pointu pour aider à la discussion, mais j’ai pas le niveau. Du coup je dis juste que le féminin neutre, concept que je ne connaissais pas, passe très bien (plus fluide que les points médians) même si tu as fait 1-2 oublis.

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